Regardez sa photo, consultez ses palmarès et ses statistiques, renseignez-vous sur ses contrats publicitaires : qu'attendre d'un joueur beau comme un dieu du stade, couvert de titres et de records, riche à millions ? Au mieux, l'hédonisme de celui qui profite de ces dons du ciel ; au pire, le dédain de l'enfant gâté qui surplombe le commun des mortels. Rien de tout cela chez Jonny Wilkinson, à la fois humble et timide, longtemps davantage tourmenté par son talent que désireux de jouir de l'aisance qu'il lui procurait. Qu'espérer d'un Anglais qui a conduit le XV le plus dominateur jamais enfanté par son pays jusqu'à une victoire en Coupe du monde, en 2003 ? Aucune morgue chez ce sujet d'Albion, qui ne considère pas déchoir en s'exprimant dans une autre langue que son idiome natal.
Même l'image de génie torturé, fermé sur ses obsessions de machine à marquer, ne lui correspond plus. A Toulon, il accueille chacun avec un sourire radieux et une disponibilité exceptionnelle dans le sport professionnel. "Le plus extraordinaire chez lui, c'est l'attention qu'il accorde à ses interlocuteurs, apprécie le pédopsychiatre Marcel Rufo, Toulonnais d'origine et supporteur acharné du RCT. Il a été un enfant anxieux ? C'est bon signe. Aujourd'hui, il incarne tout ce que le sport peut encore comporter de vertueux : un esprit sain dans un corps redevenu sain. Et il pourrait être notre psy à tous."
C'était loin d'être gagné. En 2003, alors que l'Angleterre exulte du titre mondial qu'il vient de lui offrir grâce à un drop dans les dernières secondes de la finale, Jonny Wilkinson, consumé par l'angoisse, s'interdit tout droit de festoyer. Comme chaque victoire, celle-là lui ramène la crainte que quelque chose ne se dérègle dans l'ordonnancement monomaniaque de son existence de buteur d'élite. Pour éliminer tout hasard de sa performance, ce génie précoce est devenu un "accro du coup de pied ", selon sa propre expression. Il a calculé un jour que, pour se préparer à la vingtaine de tentatives que compte en moyenne chaque match, il devait en taper plus de mille la semaine précédente, à l'entraînement. Ces efforts lui valent une réputation de meilleur joueur du monde, et, entre autres records, celui des points marqués au cours d'une carrière internationale. Mais ils n'éloignent jamais l'inquiétude et finissent par briser son corps.
De ce sommet de 2003 à l'arrivée à Toulon, à l'été 2009, Wilkinson se transforme en encyclopédie vivante des blessures. Il n'apparaît plus qu'épisodiquement avec son club de Newcastle, en pointillés avec la sélection anglaise. "Je m'étais mis dans une situation très grave, raconte le joueur au sortir d'une séance d'entraînement au stade Mayol. J'avais l'impression de perdre mon identité. Je me demandais sans cesse : qui suis-je sans le rugby ? Pour la première fois, je me rendais compte que le sport pouvait s'arrêter, aussi brusquement que la vie prend fin. Il fallait que je trouve autre chose, de plus profond et de plus durable."
L'apprentissage de la guitare, de l'espagnol ou du français ont servi de dérivatif à son perfectionnisme maladif. Mais son "moment Eurêka", il le doit à la découverte de la physique quantique, et à sa résonance avec ses lectures bouddhistes. "J'ai été un enfant qui n'arrêtait pas de poser des questions sur les grands sujets, à mes parents, à mes professeurs, dit le rugbyman. Et la discussion débouchait toujours sur la même réponse, qui me laissait insatisfait : "Parce que c'est la vie." Comme joueur, j'étais aussi plein d'interrogations sur chacune de mes actions, de phrases qui commençaient par "si seulement" et qui me minaient. Et, un jour, je me suis rendu compte que des scientifiques se posaient, à leur manière, des questions qui coïncidaient avec ma quête spirituelle. Pour la première fois, j'ai trouvé un peu de paix."
Ce détour par le monde quantique, cet infiniment petit des atomes et des particules élémentaires qui n'obéissent pas aux lois de la physique classique, Jonny Wilkinson a d'abord voulu le passer sous silence. De crainte de passer pour un illuminé, qui se serait précipité sur la première théorie pour oublier ses obsessions. Aujourd'hui, il assume cette spiritualité faite maison et mûrement réfléchie. "Ma vie a pris une nouvelle direction, dit-il. Je ne suis plus ce joueur qui cherchait à accumuler titres, records, sponsors. Je ne joue plus pour des questions d'identité personnelle, mais pour donner du plaisir à ceux qui regardent."
Ce plaisir, il l'offre depuis six mois à une ville latine qui se situe à l'opposé de sa culture anglo-saxonne mais qui se retrouve bien dans son itinéraire personnel. A Toulon aussi, le rugby est affaire d'identité et d'obsession. "Il y a ici une relation unique au club, une passion que je n'avais vue nulle part ailleurs", explique le joueur. Au RCT aussi, qui longtemps vécut dans l'angoisse de se sentir le mal-aimé de l'Ovalie français, l'ouvreur transmet un peu de sa paix intérieure. En contribuant à le replacer aux premiers rangs de la hiérarchie nationale, mais aussi en le situant sur la carte mondiale.
Boudjellal:
